26/04/2010

Un nouveau texte (début de roman)

Je n'ai pas abandonné l'écriture, je suis même depuis quelques mois dans une assez bonne forme intellectuelle, mais, désirant prendre le temps de méditer seul, à l'écart de l'agitation, j'avais un peu oublié ce blog, la blogosphère, les forums et même le monde de l'Internet. Surpris de découvrir hier que ce site était malgré tout fréquenté par une poignée de lecteurs, je viens ici partager le début d'un nouveau roman, qui n'est pas celui que j'avais mis en chantier il y a un an et demi. Le livre est loin d'être terminé, car j'ai la matière et l'envie, mais il me manque le temps pour avancer aussi vite que je le souhaiterais.

 

L'homme était assis, immobile et silencieux, dans son costume de père Noël auquel il manquait la postiche et le bonnet. L'inspecteur le regardait attentivement et ne cessait, d'un pas lent et mesuré, de faire le tour de la table. Lorsqu'il passait derrière son dos, il s'arrêtait un instant comme pour mieux appréhender le spécimen prostré sous ses yeux et mieux évaluer l'effet de sa présence grave et dominante. Mais le type restait abattu, ne tournant pas la tête, ne remuant pas un membre, ignorant la personne qui s'agitait autour de lui et le cadre dans lequel il avait échoué. Le local bétonné était peint en gris du sol jusqu'au plafond et, en l'absence de fenêtre, seul un spot diffusait une lumière blanchâtre qui découvrait le visage blême et le regard éteint de l'individu. L'inspecteur vint se positionner à l'autre bout de la table et commença l'interrogatoire.

- Monsieur, vous me semblez encore en état de choc. Je ne suis pas sûr que l'entretien puisse se dérouler convenablement dans ces conditions. Mais je tiens à vous dire que je suis là pour vous écouter, pour vous comprendre. Je comprends qu'il est difficile de faire face à cette réalité. Cette réalité est terrible, insoutenable même. Quand de telles choses sont commises, comment peut-on garder un esprit clair et sain ? Je me doute que votre esprit est profondément perturbé. Je suis là pour vous aider à mettre un peu d'ordre dans cette confusion, pour tenter de mettre des mots sur ce traumatisme. Une fois que cette souffrance sera identifiée, il sera plus facile d'en guérir. Pour cela, il faut oser en parler. Raconter ses mauvaises expériences, cela fait du bien, c'est le début de la guérison. Je suis là pour votre bien. Parlez-moi de vous. Comment vous appelez-vous ?

L'homme demeurait enfermé dans son mutisme et l'on pouvait même se demander s'il avait entendu les propos de l'inspecteur. Celui-ci reproduit la question sur un papier qu'il transmit à l'interrogé, dont la réaction se limita à poser un regard interloqué sur la feuille, avant de reprendre une attitude impassible et déconnectée de son environnement. L'officier sortit de la pièce pour y revenir presque aussitôt muni d'un porte-voix. Il plaça l'appareil contre une oreille de l'autiste et cria dedans :

- Quel est votre nom ?

L'homme sursauta, effrayé, et porta une main à son oreille pour comprimer la violence sonore.

- L'hypothèse du sourd était à exclure. J'espère que vous allez à présent vous montrer plus coopératif et que vous ne m'en voudrez pas pour ce geste. Habituellement, je procède avec délicatesse.

On dit d'ailleurs qu'il est l'inspecteur le plus soucieux du respect des gens de tout le commissariat. Il désapprouve fortement les méthodes brutales, et s'il doit y avoir recours c'est toujours à contrecœur. Mais parfois il est vrai que les policiers y sont contraints. Le métier l'exige, vous comprenez. Un inspecteur serait-il efficace s'il ne savait pas faire preuve d'autorité ? Mais l'autorité ne doit pas être confondue avec la violence physique. Savez-vous pourquoi ? Parce que la compagne de l'autorité est la vérité et que la vérité déteste être maltraitée. Il est un homme de dialogue et son objectif est de démêler le vrai du faux, en discutant, afin de reconstituer l'histoire authentique.

- Vous pourriez être confronté à quelqu'un d'autre qui vous traiterait différemment, qui userait d'un autre langage. Je ne veux pas utiliser la force avec vous. Je veux simplement vous parler et vous écouter. Si vous ne me répondez pas, un autre inspecteur viendra prendre ma place et il vous arrachera une déclaration, que vous le vouliez ou non. Quelle est votre identité ?

Le regard de l'homme flottait ailleurs et aucun mouvement ne s'esquissa de sa bouche.

- Peut-être devrais-je me présenter. Je suis l'inspecteur Delcausse. Et vous ?

Silence.

- Quel est le nom de vos parents ? Quel prénom vous ont-ils donné ?

Silence.

- D'où venez-vous ?

Silence.

- Savez-vous pourquoi vous êtes ici ?

Silence.

- Savez-vous pourquoi vous passez cette veille de Noël au commissariat ?

Silence.

- Supposons que vous êtes un étranger. J'imagine mal un père Noël s'adresser aux enfants dans une langue inconnue. Il faut savoir leur dire des mots gentils aux petits enfants, n'est-ce pas ?

Mais il faut aussi envisager l'idée qu'il ne leur a jamais dit des gentillesses ni distribué des cadeaux et que ce déguisement sert d'autres fins que l'amusement des plus jeunes.

- Supposons maintenant que vous êtes un imbécile. Peut-être que vous ne comprenez rien à ce que je raconte.

Cela tendrait à rejeter les soupçons de sa culpabilité, car un minimum d'intelligence est requis pour perpétrer un tel acte. Non pas que les criminels soient des génies qui aient mal tourné, mais ils doivent quand même être assez malins pour faire le mal. Ils doivent savoir cacher leur perversité sous une apparence acceptable avant de pouvoir la laisser éclater. Ils doivent agir avec précaution pour éviter de se faire attraper bêtement. Ils doivent préparer leur forfait avec suffisamment de minutie pour ne pas échouer dans leur entreprise. Le cas présent ne s'apparente pas à une folie passagère ou à une passion destructrice. Non, un tel acte ne s'exécute pas involontairement. L'accoutrement festif n'est-il pas une preuve de la volonté de tromper les passants sur ses mauvaises intentions ? Quoi ? Un père Noël meurtrier ? Les familles ne pardonneraient pas ce sacrilège. Mais ne l'accusons pas directement. Contentons-nous pour l'instant de raisonner et d'émettre des suppositions.

Delcausse alla ouvrir la porte et demanda un thermo de café.

- Vous voulez un café ?

L'homme se taisait toujours. Quelques minutes s'écoulèrent avant que l'on apporte le thermo à l'inspecteur, qui vint remplir deux gobelets qu'il posa sur la table avec un paquet de cigarettes.

- Vous en voulez une ?

Il lui tendit le paquet, l'individu hésita un peu puis l'ouvrit avec une certaine nervosité et fit un signe machinal pour obtenir du feu. L'inspecteur lui passa un briquet et l'observa cracher la fumée compulsivement.

- Ça fait du bien, hein ?

Il le dévisagea en attendant une réponse.

- Après tout, vous avez le droit au silence jusqu'à l'arrivée de l'avocat. Le problème, c'est que vous n'allez pas le voir tout de suite, votre avocat. D'ici à ce qu'il vienne, on aura le temps de vous cuisiner. Prenez votre café, vous risquez d'en avoir besoin. Vous rendez-vous compte que ce silence plaide contre vous ?

On attendrait d'un innocent qu'il proteste à la moindre insinuation sur sa culpabilité et qu'il se défende énergiquement. À moins bien sûr qu'il soit un débile mental complètement dépassé par la situation. Toutes les pistes sont à parcourir. Admettons donc qu'il soit un idiot. Jamais il n'aurait pu accomplir tout seul un attentat de cette ampleur, qui a dû demander la réalisation d'un plan et une logistique conséquente. Si la préparation est collective, il n'a pu jouer qu'un rôle mineur de subalterne, sous peine de tout faire capoter par son idiotie, de sorte que les véritables auteurs du projet ne sont pas encore incarcérés. Dans ce cas, à nous de savoir apprivoiser l'animal pour arrêter les responsables. S'il n'est pas capable de nous fournir des noms, il faut tout de même espérer que, par l'intermédiaire de médecins psychiatres, il nous donne quelques indices. Même si l'enquête n'est pas résolue dans l'immédiat, on peut ainsi dire que le crétinisme congénital n'est pas pour nous un problème insoluble. Maintenant, adoptons une autre perspective. Admettons qu'il soit intelligent, du moins doué de raison, et qu'il soit apte à comprendre mes paroles. Quatre possibilités semblent se présenter à nous : soit il est innocent et le choc de l'attentat a occasionné un traumatisme temporaire ; soit il est coupable et l'horreur du crime l'empêche momentanément de parler ; soit il est coupable et sa cervelle s'est désormais détraquée, condamnant à jamais tout dialogue ; soit il est coupable, il a conscience du crime, mais il le dissimule par un comportement d'abruti. Dans tous les cas, il est probable que je ne tire rien de lui pour l'instant.

- Si vous persistez dans cette attitude, à quoi cela va-t-il vous mener ? Sûrement pas à sortir vite d'ici. Si vous vous obstinez, sachez que nous pouvons vous retenir en garde à vue durant six jours, ce qui nous laisse le temps de dévoiler la vérité sur cette affaire. Je ne sais pas si vous concevez ce que représentent six jours dans une cellule et une salle d'interrogatoire. Le temps se dilate au fur et à mesure que la pression pèse de plus en plus sur vos épaules. Ce poids accablant, pour l'enlever, il suffit de me dire la vérité. Plus vite vous m'aurez tout raconté, plus vite vous serez libéré. Que vous soyez innocent ou coupable, vous serez libéré, car si vous devez aller en prison vous vous sentirez mieux d'avoir confessé un secret étouffant, vous pourrez même commencer à l'oublier et vous reconstruirez tant bien que mal votre existence. La prison la plus effroyable est à l'intérieur de vous, vous comprenez ? Pour s'en échapper, exprimez ce qui vous ronge ! Ne vous repliez pas sur vous-même ! Il est dans votre intérêt de vous confier à moi.

 

20/12/2009

Qu'ai-je fait durant ces années ?

 

 

Qu’ai-je fait durant ces années ? Je me suis perdu. Non pas comme le chercheur parti à la découverte de terres inexplorées, qui en tâtonnant garde l’espoir de trouver un trésor enfoui ou un paradis nouveau, mais comme un pauvre homme qui erre sans but et ne voit plus la lumière. J’ai abandonné peu à peu toutes mes richesses, tous mes idéaux, pour échouer dans un sombre couloir sans fin où résonne ma douleur. Je me suis aventuré dans le labyrinthe et, au lieu d’en sortir vainqueur après avoir tué le monstre, j’ai découvert que ce monstre qui réclame son lot de victimes et se cogne en aveugle contre les murs n’était en fait que moi, bourreau de mes propres entrailles. Moi qui aimais la vertu du soleil, qui jouissais de dons honorables et qui croyais au bonheur présent autant qu’à venir, j’ai fini par me dévorer moi-même. Et cette soif de destruction n’a jamais su être étanchée. Sans mesure ni répit, il a fallu que je m’enfonce dans le mépris et la mutilation de soi. Adepte du masochisme, je n’en ai tiré aucun plaisir, mais un profond dégoût de moi-même et de tout ce qui m’entoure. Je n’ai pas pu m’empêcher de vivre comme eux, de partager leur folie cruelle et de massacrer tout ce qui aurait pu faire sens.

J’avais pourtant trouvé le sens à donner à ma vie. J’avais étudié les langues, la littérature, l’histoire et la philosophie et j’y avais trouvé un savoir épanouissant et libérateur, un moyen de se connaître et de se perfectionner, un outil de maîtrise de soi et du monde. J’avais acquis des valeurs morales louables, comme le courage, la rigueur, la patience et le sérieux. Dans ma tour d’ivoire, je chantais la noblesse de la solitude et m’inventais des amis héroïques. Même mes amours, je ne les prenais pas pour ce qu’elles étaient réellement, mais comme les compagnes d’une passion imaginative. Je n’ai pas su aimer les filles pour ce que j’avais à leur offrir, mais pour ce qu’elles avaient à me donner : la joie de me sentir vivre, la plénitude d’un accord de soi et de l’autre. Mais les plus belles heures furent en compagnie de la Muse. Un jour elle s’approche de vous, vous commencez à jouer avec elle, et par le jeu prennent forme vos idées, se métamorphosent vos sentiments ; par ce pouvoir, vous créez les êtres et les choses, si bien que votre regard confère un autre visage au monde, le seul qui soit vrai et séduisant. Le monde est rempli de vains simulacres auxquels tous vouent un culte, qui sont soutenus par l’ignorance et la paresse, mais vos beaux mensonges sont authentiques, ils procèdent de la volonté d’organiser l’informe et affirment la puissance structurante des illusions. Dans un monde où règne le faux, où chacun se détourne de sa voie pour croire à des chimères qui le mènent au néant, les illusions véritablement artistiques sont les seules à donner du sens à une vie qui, sans elles, serait dépourvue d’intelligence et de grandeur.

Qu’ai-je fait durant ces années ? J’ai perdu la foi en l’art et en une vie meilleure. Je me suis engouffré dans le silence, m’engageant dans les recoins les plus obscurs de mon esprit. Au fur et à mesure que je m’enfonçais dans le désert de ma conscience, les mots me tombaient de la bouche pour s’écraser dans des marécages boueux d’où ne s’échappe nul écho. Autrefois maître de la parole, je l’ai vue s’enfuir loin de moi, reine courroucée m’abandonnant dans un état d’hébétude, tout juste capable d’émettre des cris inarticulés et des bribes indistinctes. En perdant ce pouvoir sur les mots, mes pensées sont devenues confuses, tourmentées, désespérées. Je me suis trouvé réduit à une telle faiblesse que tout effort réflexif prolongé m’est apparu guère surmontable. Autrefois familier des raisonnements brillants, rompu aux discussions constructives, peu à peu je me suis égaré dans des phrases tronçonnées, sans substance, cherchant avec peine des termes pourtant simples, trébuchant dessus jusqu’à faire naître une suspicion sur mes talents acquis, puis un désarroi grandissant lorsque l’on finit condamné à vomir des borborygmes là où l’on attendait un verbe classieux.

J’ai perdu la foi en l’art depuis qu’on l’assassine. Je n’ai plus la force de défendre une langue qu’on piétine et une activité dont on refuse le rôle salvateur. Ce qui était beau apparaît dorénavant usé et suranné, ce qui était puissant semble désormais débile et risible. À quoi bon entretenir des antiquités poussiéreuses ? Plus rien n’oblige à vénérer une gloire révolue. Aspirer aujourd'hui à une gloire littéraire, voilà bien une prétention grotesque et dérisoire. On n’a plus le temps de se poser et d’écouter l’autre, d’avoir une conversation avec un auteur ; on n’écoute plus que soi. Ou plutôt on est empêché d’écouter : on s’entend marteler des slogans selon lesquels il faudrait accéder à une liberté de penser, mais en réalité tout le monde martèle ces propos à l’autre pour l’en empêcher et ainsi demeurer dans un système d’uniformisation duquel on tend à ce que personne ne s’échappe, de peur que quelqu'un ose diriger son existence indépendamment des règles d’homogénéisation. De nos jours, à quoi bon lire celui qui t’apprendra à te libérer de ces préceptes castrateurs ? La machine qui broye les individus sous prétexte de les affranchir fera en sorte de balayer tous les grains de sable susceptibles de l’enrayer. Le bon lecteur et le bon écrivain sont devenus non seulement des espèces rares, mais surtout des cibles que l’on exterminera, si elles ne prennent pas conscience de la nécessité de s’exterminer elles-mêmes.

Dans une société où l’art n’a plus aucune valeur existentielle, mais simplement une valeur d’agrément ou une valeur commerciale, celui qui a placé sa foi dans l’art n’a plus de point d’équilibre, il chute irrémédiablement. Une valeur qui n’est pas reconnue, qui ne guide pas la vie des hommes, est une valeur privée de son principe dynamique, dégradée au rang d’une simple fiction. L’individu comprend dès lors à quel point sa croyance est artificielle et non nécessaire. Il se rend compte qu’elle se construit et qu’on peut la déconstruire, qu’on peut dévoiler son mécanisme et en montrer le côté trompeur, qu’elle n’est pas unique, mais que d’autres sont possibles, toutes fondées sur des illusions rassurantes et pas moins estimables, qu’au même titre que la religion on peut s’en passer et en dénoncer l’inanité au profit d’un rationalisme intransigeant, qu’elle n’est qu’un divertissement détournant des chemins de la vérité, laquelle révèle la déraison fondamentale de l’humanité, qu’elle n’est donc qu’une lubie alimentant cette déraison et qu’il vaut mieux faire face à une réalité austère et misérable plutôt que la fuir par des stratagèmes de consolation. L’impie a détruit les anciennes croyances en clamant sa supériorité intellectuelle, mais en brisant les mythes et en sapant les fondements institutionnels il se trouve confronté à un paysage en cendres qui bientôt l’horrifie et sur lequel il ne tarde pas à bâtir de nouvelles croyances.

Il n’est plus envisageable de revenir en arrière et de nourrir une nostalgie pour les choses défuntes, il faut avancer sur la corde raide afin d’édifier nos futurs châteaux. Mais hélas ! quand la brume se dissipe nous voyons que nos palais rêvés sont des taudis et nous tombons dans le vide. Quel est le sens de ta vie ? Penses-tu vraiment que tu auras accompli ta destinée en travaillant pour obtenir des marchandises qui gonfleront ton avoir, mais qui jamais ne rassasieront ton être ? Tu es réaliste, tu sais que tu n’iras pas loin sans un métier et un foyer, tu essaies de bien accomplir tes tâches professionnelles et domestiques, tu crois profiter de l’existence grâce à l’argent et aux loisirs, tu te figures que le temps consacré aux distractions est un temps précieux pendant lequel tu es heureux, et tu recherches le bonheur ou le pouvoir, le tien, pas celui des autres, car tu méprises les autres si tu n’es pas indifférent à leur égard. Tu te convaincs de réaliser le sens de la vie par ta réussite personnelle. Tu peux mener une carrière dans une entreprise, gravir les échelons dans la fonction publique, afficher ton statut de profession libérale, évoluer dans l’univers du sport ou du spectacle, ce qui compte avant tout est de définir sa valeur individuelle par sa réussite sociale. On rirait d’un chômeur qui prétendrait avoir réussi sa vie, alors que les critères de la réussite sont le travail et la fortune, ou d’un infirme qui prétendrait être bien dans sa peau, quand l’image d’une personne en bonne santé est celle d’un corps qui ne souffre d’aucune invalidité. Être bien, c’est être utile à la société et paraître en bonne santé financière et physique, c’est à cette condition que tu peux te juger digne de la reconnaissance sociale. On reconnaîtra ton intelligence et ton courage seulement si ta vie s’incarne dans ces valeurs.

Mais ce sont là des représentations qui subordonnent les qualités d’un individu à des objectifs visibles et quantifiables. Tu peux être doué dans un ou plusieurs domaines sans vouloir monnayer ton talent. Tu peux être sensible au monde sans avoir le moindre goût pour la possession matérielle. Tu peux être noble sans exercer un métier. Tu peux être joyeux même si tu es malade, justement parce que la maladie te fait d’autant mieux saisir la fragilité de la beauté et l’importance de la gentillesse. Tu peux être sage même si tu es pauvre. Tu peux être bon même si l’on te considère comme un perdant. Toutes ces qualités non ostentatoires et inévaluables en argent constituent ton être. Et ton principal souci n’est-il pas de persévérer dans ton être, d’en comprendre la vérité et de gouverner ton existence conformément à ce que tu es ? Penses-tu qu’il est philosophe celui qui n’a cessé d’être attaché à la gestion d’un portefeuille durant des années ? Avoir mis toute son énergie à garnir un fonds spéculatif qui peut s’envoler du jour au lendemain, est-ce là une preuve de grande perspicacité ? Exécuter pendant toute sa carrière les mêmes gestes automatiques pour recevoir un salaire permettant de rembourser les crédits, sont-ce là tes notions de liberté et de bonheur ? Sans doute es-tu prêt à un respect servile, à des concessions et à des bassesses, à un sale boulot abrutissant pour, au final, bénéficier de moments de répit, le soir, le week-end et les vacances, devant ta télévision ou ton ordinateur, dans le lit et sous la douche, auprès de tes amis et de ta famille. Durant ces moments tu dis profiter de la vie, et cela est d’autant plus mérité que tu as bien bossé. Installé confortablement dans ton fauteuil, tu regardes les épisodes de ta série préférée, bien immergé dans l’intrigue, de plus en plus intéressé au fur et à mesure des rebondissements, intérêt que tu partages avec des inconnus sur des forums Internet, sur lesquels tu passes une heure par jour, pour y laisser tes commentaires et lire ceux des autres, toujours si bien écrits et argumentés, toujours pertinents et enrichissants, et à force de rédiger des avis et d’être à l’affût de ceux des autres tu finis par intégrer une communauté, la grande communauté des amateurs de séries télévisées, qui se plaisent à échanger leurs points de vue constructifs sur les œuvres, et pas simplement dans le champ filmique, car ils émettent aussi leurs opinions sur tout ce qu’ils lisent ou entendent, et c’est ainsi que tu te tiens au courant de l’actualité, tant cinématographique que littéraire, tant politique qu’économique, tant vidéoludique que sportive, et que tu finis par ne plus passer une heure par jour sur Internet, mais deux et bientôt plus encore, car tu ne te contentes plus de suivre l’actualité jusque dans ses faits les plus divers, il faut aussi que tu épluches les remarques des internautes, que tu y répondes, que tu alimentes les discussions, et ainsi de suite, pour chaque sujet qui t’interpelle, et quand ta participation au débat est terminée il faut encore que tu ailles voir ce que disent les journalistes de la grande messe télévisuelle, pendant laquelle tu écoutes ce que tu as lu précédemment, mais sous une forme plus condensée et plus objective, bien que les reportages t’invitent à réagir, sur le meurtre absurde d’un enfant, sur le prix des cigarettes qui ne cesse d’augmenter, sur les cadeaux favoris des Français, sur la campagne électorale qui s’autorise vraiment tous les coups bas, sur le mauvais temps qui cause des ralentissements de la circulation, et quand tu as terminé de manger les informations qui défilent, il te reste la fin de soirée pour, au choix, regarder les deux derniers épisodes de ta série préférée, ou bien apprécier un bon film qui te changera les idées, et tu en as bien besoin après une journée de labeur, ou bien retourner sur Internet poursuivre le développement des discussions, ou bien faire un jeu vidéo, ça te divertira, quelques niveaux pour découvrir la suite de l’histoire, à moins que ce ne soit une énième partie de shoot contre les zombies, c’est répétitif certes, mais on ne voit pas le temps passer, ou bien prendre un bouquin palpitant, un roman de préférence, mais tu ne t’interdis pas une bande dessinée, et là vogue l’imagination, excellente transition vers le pays des rêves, qu’on oublie malheureusement au réveil, comme le reste, comme l’histoire du bouquin palpitant, comme la partie de jeu vidéo, comme les informations de la veille, comme toutes les réactions des internautes, comme les séries et les films, comme soi-même. Durant ces moments tu ne profites pas de la vie, tu t’en écartes pour te jeter sur des palliatifs dont le seul but est de t’empêcher de voir à quel point ta vie est insignifiante. Tu es la victime consentante de valeurs stériles qui occultent ton être. Débarrasse-toi de ces représentations fallacieuses, n’aie pour elles que pitié et dégoût ! Elles ne résoudront pas le seul problème qui doit t’importer : réussir à donner du sens à ta vie.

Qu’as-tu fait durant ces années ?

Je me suis perdu. J’ai perdu ma naïveté et mon idéalisme et suis devenu cynique et sans foi. J’ai abandonné toute velléité artistique et j’ai embrassé la bêtise. J’ai brisé ma carrière dans un soupir de satisfaction. J’ai rompu les liens affectifs avec mes proches et j’ai rejeté la femme que j’aimais. Je me suis terré dans une solitude aride et me suis transformé en fantôme à mes propres yeux. Le temps flétrit mon corps et m’impose sa disgrâce. J’ai fait de ma vie un champ de ruines, voilà ce que j’ai fait durant ces années.

Et que vas-tu faire maintenant ?

Maintenant, j’ai un privilège, celui d’être revenu du pays des morts. Ma voix a pris un autre ton, chargé de résonances d’outre-tombe, délivrant des éclairs de lucidité. Je n’ai plus l’ambition des grandes œuvres synthétiques qui suivent un plan longuement réfléchi ; ce sont des projets délaissés sitôt entrepris, précisément parce que leur principal intérêt résidait dans la construction de l’ensemble, dans l’assemblage de la matière, et qu’ensuite il suffit d’observer le cahier des charges – étape ô combien laborieuse ; ce sont des textes qui mettent en forme des idées préméditées, alors que mes idées doivent prendre forme en même temps qu’elles jaillissent des profondeurs accumulées. Je n’ai plus l’envie d’écrire des romans savamment élaborés qui cherchent à capturer l’authenticité d’une existence. Ce qui a été vécu et pensé à une certaine période ne saurait revivre sans le biais de la fiction, sans un arrangement avec la réalité. Même en convoquant au maximum ma mémoire, je ne peux pas me replacer dans les conditions exactes où j’étais auparavant ; fatalement j’ai changé, et le retour sur soi opéré par l’autobiographie, en raison de la loi de la perspective qui commande de trouver des causes passées aux effets ultérieurs, accorde forcément une logique différente à ce que j’ai pu vivre réellement. C’est réécrire l’histoire en s’enorgueillant de lui conférer une vérité artistique, en se flattant d’avoir arrangé ce qui était désordonné, d’avoir simplifié et unifié ce qui était imparfait et embrouillé. Ce que vise avant tout l’autobiographe, ce n’est pas tant le vrai ontologique que la création d’un personnage. Or, mon être est chaotique et la seule manière d’exprimer ce chaos est sans doute de saisir les éclats de pensée par des éclairs, par des fragments qui ont vocation à révéler ce que je suis au moment où je les écris. Peut-être qu’alors le gouffre intérieur laissera place à l'envol d'une parole pure et sereine.

 

30/11/2008

Début de roman (deuxième version)

Voici la deuxième version du début de roman.

 

 

 

 

25 septembre 2001, journal intime de Victorien

 

 

Enfin de retour ! Je suis bien content d’être revenu. Hier soir je me sentais trop fatigué pour écrire. Je me tenais droit, mais je n’écoutais plus. Les sons me parvenaient confusément, les mots se détachaient en bribes indistinctes. On a dû m’adresser la parole, je crois avoir répondu, avec un sourire de convention. Les yeux plissés, je tentais de cerner la personne dans mon brouillard intérieur. Le trajet m’a paru interminable, d’autant plus qu’à cause d’un accident sur la voie, j’avais déjà attendu six heures l’arrivée du train. Pas moyen de dormir, on ne cessait de m’importuner. La fille qui voulait que je lui raconte mon baratin, la vieille qui devait parler de ses misères, les types bien sapés et la géopolitique. Je n’ai pas bronché. La patience, je connais.

Mes parents m’attendaient au parking de la gare. J’ai mis les bagages dans le coffre et nous avons pris la direction de mon lit. Avant le dodo, je leur ai fait un récit de mon épatant voyage, entre deux bouchées de gâteau maison. Mes vêtements sales sont partis sans tarder au lavage. Ma mère s’est étonnée de l’absence des chaussures de travail. J’ai dit qu’elles étaient tellement usées que je les avais abandonnées là-bas. Il a fallu aussi que je range les pièces de Shakespeare, qui n’avaient pas quitté mon sac. Ensuite un bain m’a été tiré, dans lequel j’ai failli m’endormir. Enfin seul, je me suis écroulé dans les draps et je n’ai pas réveillé avant midi.

Hier est loin à présent… Aujourd’hui je me sens bien mieux. Assis dans ma chaise longue, sous l’arbre du jardin, je profite des dernières générosités du soleil. Je respire les senteurs insouciantes de ma jeunesse et tous les désagréments s’évaporent dans la chaleur. J’ai ressorti mon journal pour y confesser mon bien-être. Comment aurais-je pu le ressentir là-bas ? Je plains ceux qui sont obligés de trimer en continu. On leur refuse de savourer les plaisirs de l’existence. Ils sont étouffés par des obligations qui les détournent d’eux-mêmes. J’ai donné trois semaines, je sais ce que ça coûte. Et encore ! je disposais d’une solide réserve d’énergie. Sans mon été divin, qui sait ? je n’aurais pas été assez fort pour surmonter l’épreuve.

Si l’on me demande comment c’était, les vendanges, je dirais : exténuant ! Levé tôt, guère reposé, ivre en permanence, le dos courbé pendant des heures, les mains écorchées par la serpe, les pieds dans la boue, la saleté jusque dans les cheveux, le ventre affamé par la négligence du propriétaire : voilà ce que j’ai connu, aux vendanges. De quoi devenir abruti. Mais, pour la première fois, j’ai gagné de l’argent à la sueur de mon front.

J’attends Julian. Il a déjà repris les cours à son école de commerce. Ce soir on va fêter mon retour.

 

 

 

26 septembre 2001, journal intime de Victorien

 

 

Je viens de rentrer chez moi. Les deux dernières journées ayant été longues, je risque de ne pas tout raconter d’une traite.

Julian est arrivé hier en début d’après-midi. J’étais dans le jardin quand je l’ai entendu siffloter. Il m’est apparu souriant et chaussé de lunettes de soleil étincelantes. On s’est regardé un instant, le temps d’approuver notre bronzage. Je nous ai versé un café, on s’est allumé une cigarette, à l’aise dans nos fauteuils, et on s’est montré heureux de se revoir. Je lui ai retracé mon séjour dans le vignoble, sans dévoiler encore les anecdotes croustillantes, que j’ai gardées pour plus tard. Lorsqu’il m’a parlé de lui, j’ai vu qu’il jouissait toujours d’une forme excellente. Il a affiché un calme serein que rien ne semble pouvoir briser.

Pour septembre, il en est à six conquêtes. L’autre soir, il a rencontré une nana en boîte de nuit. Une petite blonde du lycée qu’il a séduite en une danse et quelques mots flatteurs. Il l’a emmenée chez lui, l’a déshabillée avant même de franchir la porte, a laissé sa petite culotte sur le parvis. Il s’est bien moqué s’il réveillait son frère et sa sœur, il l’a déposée sur le lit, a éteint la lampe pour ne pas se taper les pustules acnéiques de la gonzesse, il n’a même pas pris la peine d’enfiler un préservatif, il s’est rué sur elle en labourant sans frein, en gémissant sans retenue durant deux heures. Sa besogne achevée, il a prié la fille de ramasser ses affaires et de le laisser tranquille pour le restant de la nuit. Il s’est couché d’un bonheur malicieux. À midi, il a contacté la demoiselle, pour savoir si elle était bien rentrée et si elle était disponible en fin de journée. Elle a répondu oui. Ses cours terminés, il s’est rendu au domicile des parents, qui lui ont proposé un goûter, qu’il a accepté de bon cœur. Les deux se sont ensuite enfermés dans la piaule. Julian l’a baisée en chantonnant, a enduit son visage boutonneux de sperme, affirmant que ça soignerait ses problèmes de peau, et il s’est éclipsé dans un merci courtois aux géniteurs. Envers les salopes, conclut-il, je n’ai aucun remords à me comporter en salopard.

Le beau temps nous invitait à sortir en ville. N’ayant concocté aucun programme, on est parti au feeling, à pied. On a descendu la côte, d’un pas tranquille, en empruntant les ruelles étroites. Parvenus au centre, on a déambulé dans les vieux quartiers, pas vraiment pour admirer l’architecture, plutôt par flânerie. À un moment, on a pensé que ce serait bien sympa de se poser en terrasse, mater les filles aux jupes courtes, siroter un verre en échangeant des joyeusetés. On s’est installé à une table sur une place bondée, près d’une fontaine qui dispensait des gouttes de fraîcheur. Un clodo est venu perturber les clients, accordéon aux poings, quémander des piécettes, mais il s’est fait rabrouer par un serveur venu rétablir la tranquillité. Dommage qu’on ait vu peu de jolies filles. Y en avait bien une, à la table voisine, qui nous écartait ses cuisses, mais elle était laide. Julian s’est approché d’elle et j’ai entendu : « OK, mais c’est toi qui fournis le sac poubelle à te foutre sur la gueule. » Elle s’est barrée en nous traitant de tarés.

Alors qu’on prenait une rincette, j’ai proposé d’aller au cinéma. Le dernier Lynch passe sur les écrans. J’ai expliqué que son précédent, Lost Highway, était remarquable en terme de structure narrative, que l’atmosphère fantastique de ses films est fascinante et qu’en plus il s’y trouve de belles actrices. Manque de chance, le cinoche du centre ne le projetait pas, on s’est donc rendu au multiplexe en métro. On ignorait les horaires, on s’est dépêché pour rien, la caissière au guichet nous a recommandé de venir à la séance suivante. En attendant, on est allé au bowling, boire une bière et faire une partie, que d’ailleurs j’ai perdue. Là, on a été accosté par un groupe de pucelles qui nous regardaient jouer. On s’est amusé à les charmer avec notre bagout, en leur faisant croire que nos vieux possèdent des châteaux où se déroulent des orgies. On s’est montré persuasifs, par une description du cérémonial inspirée de la scène dans Eyes wide shut. Elles ont gobé ça, les cruches. L’une, pour prouver son excès d’hormones, s’est prétendue consentante et elle nous a même fourgué son numéro de téléphone, que nous avons jeté par terre une fois sortis.

Je noterai ultérieurement mon avis sur Mulholland Drive, parce que ça m’a donné des idées sur l’art, mais si je les étale ici elles vont couper ma narration.

Après la projection, Julian et moi étions sous l’emprise du film et nous avons partagé nos impressions sur le chemin du retour. Le temps s’écoulait délicieusement. Les mots surgissaient avec spontanéité et intensité, s’imprégnaient dans ma mémoire. Nous nous absorbions dans les paroles de l’autre, nous vivions ses pensées, nous palpions ses émotions, communes aux nôtres. J’ai regardé autour de moi et je me suis demandé si les passagers éprouvaient ce que nous ressentions, s’ils concevaient la douceur de nos moments. Par la vitre du métro, je voyais se rapprocher la rive droite historique. Je nous suis reconnaissant de vivre ici, aujourd’hui, ai-je alors pensé.

On s’est dirigé ensuite vers la maison de Julian, pour y passer la soirée en l’absence de ses parents, encore en voyage d’affaires. On y a retrouvé sa sœur et, à ma demi-surprise, Max. Il nous a accueillis en guitare dans le salon, Tears in the rain de Joe Satriani, un de ses morceaux préférés, un air apaisant qu’il joue très bien. Il est venu nous saluer d’une poignée de main chaleureuse, puis nous nous sommes installés tous les quatre dans les canapés. Rebecca nous a questionnés sur notre après-midi, que Julian a résumé de façon plaisante. Elle s’est adressée à moi pour que je lui raconte les vendanges. Je lui ai décrit l’ambiance et narré des petits événements qui l’ont amusée. Au milieu de nos causeries Max s’est levé et, d’un geste solennel, a déclaré l’ouverture des bières, qu’il s’est empressé de ramener avec les biscuits apéritifs. J’ai proposé de mettre des disques et suis allé en chercher dans la chambre de Julian. En montant les escaliers, j’ai cogné à celle de son frère, qui apparemment n’était pas là. J’ai pris du Pixies, du Radiohead, du Pink Floyd et des compilations pop-rock. Je me suis occupé de la sélection musicale, en commençant par les chansons que nous adorons écouter ensemble, si bien que Julian m’a lancé des clins d’œil complices et des sourires de connivence. Tout en discutant posément, on a entamé les alcools plus toniques. Ce qui m’a le plus émoustillé, c’est quand Rebecca a dit que ses copines allaient débarquer avant minuit. Je me suis dit que ça pouvait déboucher sur un plan baise.

Ensuite il a été temps de déguster la traditionnelle pizza, assortie d’une platée de nouilles. Pendant que le dîner se préparait, Max a inséré dans la platine Atom heart mother, que j’ai écouté pour la première fois, avec jubilation et recueillement, tant cette symphonie m’a suggéré des états d’âme supérieurs.

Vers minuit les filles sont arrivées et j’ai fait leur connaissance. Mais je m’arrête là pour ce soir. Je raconterai la suite demain.

 

 

 

27 septembre 2001, journal intime de Victorien

 

 

Je reprends le récit de ma journée de samedi par le portrait des copines de Rebecca. Je vais m’appliquer à mettre de la littérature dans ma description.

 

Elles sont toutes plus jeunes que moi, dix-sept, dix-huit ans je présume. L’une a la chevelure blonde ondulante, qui retombe sur les épaules, un visage gentiment joufflu au teint doré, une bouche pulpeuse cachant de belles dents blanches, des yeux bleu clair aux prunelles pétillantes, qui vous fixent avec avidité et timidité. Elle portait un chemisier rose sur sa poitrine généreuse, rabattu par une ceinture en cuir dans un pantalon de toile beige, mettant en valeur une taille fine, des jambes fermes et des fesses menues. Elle se prénomme Delphine. L’autre est brune, cheveux mi-longs, une mèche sur le front, un visage agréable, mais pâlot, une expression rayonnante, parsemée de brèves moues enfantines, comme si elle n’était pas habituée à composer une face impassible, que tous ses mouvements intérieurs transparaissaient dans des réactions corporelles. J’observais ses fossettes, ses dessus de joues un peu rebondis, sous des yeux bleu pétrole, son petit nez bien aiguisé, son cou immaculé. Je devinais son corps frêle sous le jean délavé et le t-shirt blanc uni, je caressais mentalement, pendant quelques secondes, sa peau fraîche, ses seins mignons… mes mains effleuraient ses hanches, enlaçaient son postérieur, câlinaient son pubis... s’y attardaient... Elle s’appelle Sabrina. La troisième impose une forte stature, elle est presque aussi grande que moi, pèse probablement plus, j’en redouterais son étreinte. Elle était habillée d’une robe noire qui sculptait ses formes flatteuses. Son décolleté saillant dégageait le haut de ses nichons, séparés par une ligne bien visible, et dont les pointent perçaient sous le tissu. Le bas du vêtement était assez court pour montrer d’appétissantes cuisses. Son corps m’a laissé pensif un instant. Son large menton et sa coiffure frisée en étages ont modéré la naissance de mon excitation, au point que j’ai vite fini par lui vouer une attention très distraite. Aujourd’hui, j’ai déjà oublié son nom.

Il a suffi de leur présence soudaine pour que la soirée prenne une nouvelle tournure. La pièce s’est réchauffée, plus aucun siège n’était vide, l’espace entre nous s’est réduit. L’alcool était toujours versé en abondance, et l’on a flairé que les filles avient déjà bu avant. Elles ont fait mine de poursuivre leur bavardage avec Rebecca, affectant une indifférence recherchée à notre égard, mais nous n’étions pas dupes. D’un air détaché et nonchalant, nous les surveillions et, dès que l’occasion s’est présentée, c’est-à-dire rapidement, nous nous sommes immiscés dans leur blabla, par des mots bien sentis qui ont déplacé les lignes d’attraction. Les réparties ont fusé, le rythme s’est emballé, les esprits sont devenus incisifs. On a croisé les traits spirituels et distillé des propos galants, manié le double sens et lâché quelques allusions grivoises. L’ambiance était à la frivolité et à l’enthousiasme, ce n’était pas une fête de l’intellect. Dans cette situation, peu importe ce qui se dit, c’est la manière dont on parle, dont on remue les lèvres, dont on esquisse les sourires, dont on appuie les regards, dont on les détourne… c’est la façon de bouger les bras, d’osciller la tête, de se trémousser… c’est l’expression du corps dans son entier qui fonde la parade de la séduction. À ce jeu, Julian et moi on s’est débrouillé plutôt bien, même si on a dû en rajouter un peu trop pour paraître sincères. Max était plus réservé, ou moins adroit. Il use de la langue non comme un atout, mais comme un moyen de communication… Il communique ses sentiments, ses pensées, ses messages, il informe… il ne joue pas, il ne ment pas, il ne détient pas le pouvoir manipulateur du langage. Il séduit autrement, sans doute. Par la musique, peut-être.

C’est lui, le premier, qui a agrippé la guitare et fait part de son talent avec des reprises de Led Zeppelin. Les demoiselles ont applaudi. Julian a saisi la sienne et l’a accompagné en chantant. Ils ont pioché dans le répertoire français, des chansons connues, des refrains populaires, que les filles ont repris en chœur. Je ne pratique aucun instrument, je me suis contenté de donner de la voix, qui n’a rien d’exceptionnel. Les vapeurs alcoolisées commençaient à me procurer le tournis. Quelle heure était-il ? Je me suis roulé un joint tassé. Les bouffées m’ont enfoncé dans le fauteuil, peinard. Je ne chantais plus, je profitais de l’ambiance, mon verre dans une main, le pétard dans l’autre.

C’est alors que j’ai vu Sabrina venir s’asseoir sur mes genoux, me tourner le dos, se pencher tendrement en arrière, incliner son visage vers moi et plonger ses yeux dans les miens, en chipant mon bédo sur lequel elle a tiré un bon moment, avant de me le remettre en bouche et de se redresser en s’appuyant sur mes cuisses, jusqu’à ce que son cul colle à mon sexe. Elle a immobilisé sa position, j’ai senti ma queue durcir et je l’ai sentie tout contre elle. Avec lenteur, sans me soulever, j’ai fait onduler mon bassin, j’ai frotté mon membre contre son jean et l’ai pressé contre sa fente. Je suis resté ainsi un moment, pendant lequel je ne distinguais plus autour de moi qu’un vague fond sonore. Puis j’ai jeté un œil à mon entourage, toujours focalisé sur la partie musicale. Ils ne semblaient pas avoir capté notre manège. J’aurais eu envie de jouir, mais pas dans mon froc. J’ai essayé de trouver un prétexte pour sortir du salon. Le solo de Max se terminait, ils allaient enchaîner sur un autre morceau, je me suis dit qu’on pourrait jouer nos textes. Je me suis adressé bien haut à Julian, en lui proposant que j’aille chercher les poèmes qu’on a écrits ensemble et qu’il conserve dans une boîte sur son bureau. Il m’a remercié de les lui apporter. Sabrina s’est levée et a demandé si je voulais bien qu’elle vienne avec moi. Le groupe débutait une ritournelle, tandis que nous passions dans la cuisine où, à l’abri des regards, elle m’a foutu une main au panier, qu’elle a retirée pour monter les marches devant et me tendre son derrière que j’ai fait semblant de lécher. Nous sommes entrés dans la petite pièce obscure, qui avec le temps m’est devenue familière. J’ai fermé la porte, m’y suis adossé, je l’ai saisie par les épaules, dans le noir, et l’ai serrée contre mon cœur. Nous avons échangé des baisers langoureux, pendant qu’elle me tripotait la bite par-dessus le pantalon. J’ai obtenu sa permission d’allumer l’unique lampe, j’ai allongé le bras, me suis décalé puis me suis couché au travers du lit. Elle s’est agenouillée sur la moquette, entre mes jambes écartées, s’est hâtée de faire glisser mon caleçon. Elle s’est mise à tourner sa langue autour de mon gland. Quand elle a pris mon pénis dans sa bouche, j’ai ressenti sa chaleur interne. Tout d’un coup elle s’est arrêtée et s’est relevée. Julian nous criait de venir, il était dans la cuisine. Je n’étais pas reboutonné qu’elle était déjà descendue. Je me suis dépêché et suis revenu avec la boîte aux poèmes.

Sabrina avait regagné sa place, elle restait silencieuse. Les autres avaient cessé la guitare, ils ouvraient de nouvelles bouteilles, du vin à présent, et causaient en rigolant aux éclats. Je me suis arrangé une face tranquille et j’ai rejoint mon fauteuil d’un pas maîtrisé. Tandis qu’ils posaient des yeux vers moi, je les ai questionnés sur la raison d’une telle euphorie. Max venait de raconter un épisode de ma vie lycéenne, a répondu Rebecca. Un cours de philo, où j’étais arrivé complètement défoncé. Le prof m’avait désigné pour un commentaire à l’oral. J’étais allé au tableau, malgré mon embarras, et j’avais tenté une explication, mais comme je n’avais pas les idées tout à fait claires, c’était une explication farfelue. Les élèves se bidonnaient, non pas tant à cause des absurdités en elles-mêmes, que de l’air sérieux avec lequel je les énonçais. Aujourd’hui encore, ça donnait matière à une franche rigolade. Je me suis efforcé de souscrire à la plaisanterie, de rire avec naturel de cet incident passé.

Mais pourquoi racontes-tu ça en mon absence ?

Mais pour évoquer ta surprenante personnalité, mon cher Victor !

Ah ! cette histoire reflète donc mon caractère ?

Ben ce soir t’es encore défoncé. Pourtant tu te comportes comme un type normal.

Primo, je suis pas encore déchiré. Secundo, même si j’ai rien bu ni rien fumé, je suis jamais dans la normalité. Savez-vous ce que j’ai fait avec Sabrina dans la chambre ?... Lorsqu’il se retrouve seul avec une belle fille, un mec sain va penser à une chose : avoir des relations charnelles. Je dois pas être un mec sain, parce que, le croirez-vous, je lui ai lu des textes. Et vous voyez, elle en est toute émue. C’est que je lis bien, n’est-ce pas ? et que ma poésie est sans pareille !

Je crois reproduire les propos avec exactitude. En les prononçant aujourd’hui, ça me fait bien marrer.

Je continue.

Julian a pioché dans la boîte et en a sorti des chansons qui produisent d’habitude leur effet. Ce n’est pas un grand musicien, ni un vrai compositeur. Sa musique manque d’inventivité, ses accords sont faciles et répétitifs, sa technique même n’est pas sans défauts. Je ne me prétends pas non plus un grand parolier. Certes j’ai appris quelques tours, comment jongler avec les sons, élaborer des rimes, ménager des harmonies et marquer des ruptures. J’ai développé un stock d’images, parcourues de symboles, avec une dose de romantisme et un zeste de surréalisme. J’extériorise des états d’âme, j’invoque mes sensations, pour rendre compte à la fois du fugace et du nébuleux. Mais me proclamer nouveau Rimbaud… Ma démarche va tâtonnant, j’ai une certaine idée de l’art, je suis en quête de la formule magique. Mais dire que je l’ai trouvée…

Julian a poussé la chansonnette, de sa voix suave et sensuelle. Max a improvise un accompagnement discret avec sa gratte électrique. J’ai apprécié la performance, en auditeur concerné. Tout le monde semblait prêter une oreille attentive. Le vin coulait dans nos gorges saturées de tabac. Au fur et à mesure de la session, mes paupières se sont alourdies, mon activité cérébrale a diminué. Les heures tardives se sont affaisées sur mon esprit, qui a sombré à moitié dans l’hébétude. J’ai lutté contre les assauts de la fatigue. Je pouvais palper mon rythme cardiaque qui vitupérait contre la somnolence. Mes yeux scrutaient le sol pour quelquefois se planter dans ceux de Sabrina.

Enfin je me suis décidé à secouer mon engourdissement et démêler ma confusion. Je suis sorti me promener sur la terrasse. La température était douce, la nuit calme, le parc muet. Les projecteurs vinrent éclairer l’endroit et je vis l’eau de la piscine vibrer. J’entendis Julian passer du DJ Shadow. And now, eternity. J’ai enlevé mes habits, sauf le sous-vêtement, et j’ai plongé dans l’onde nocturne, pour employer une expression classique. Placé sur le dos, les bras en croix, j’ai laissé les pieds battre avec indolence. Lentement je dérivais. Dans le ciel étoilé reposait une plénitude étrange. Les senteurs du jardin ravivaient une atmosphère immémoriale, les flots songeurs arrosaient ma chair de frissons. Tout mon corps baignait dans un luxe de vigueur. Je me suis dit : j’ai vingt ans, un moral indestructible et je suis en excellente santé !

Je dois être un héritier de Rousseau. Une âme romantique. Presque un cliché. Mais continuons.

Sabrina s’est évadée dehors consumer son rouge et une cigarette. Elle s’est dirigée vers moi, d’une allure chaloupée. Je suis allé me suspendre aux bords du bassin. Elle a sautillé d’un air dansant, fléchi à ma hauteur, s’est assise en biais, les jambes jointes, a posé le verre sous mon nez, étendu le bras pour se soutenir, puis aspiré une bouffée qu’elle a recrachée en levant la tête. Je la regardais, charmé, et puisais dans son vin.

— Ça va ?

Mieux, bien mieux maintenant.

La soirée est cool.

Ça l’aurait été moins sans toi…

Mais les autres n’ont pas tardé à rappliquer, Julian d’abord, avec Delphine à ses basques, qui nous a apostrophés en braillant le Wicked Game de Chris Isaak. Rapidement il a défait ses fringues et l’a poussée à l’eau toute habillée dans un même élan de fureur. Enlacés éperdument, il lui a plaqué des baisers lascifs sur la gorge et dans les cheveux, et elle a exhalé des cris de joie qui ont répandu une ambiance voluptueuse. Max et les deux autres nanas se sont amenés sur les lieux, il a éclaté de rire en nous voyant ainsi vautrés. Il a lancé des petites phrases taquines, en spectateur folâtre et cynique de la scène. Ensuite il s’est juché sur un banc, face à nous, entouré des deux filles, la guitare toujours dans les mains, et s’est mis à exécuter des mélodies virevoltantes, tel un satyre attisant le feu de la danse. Sabrina est demeurée assise à mes côtés, j’ai voulu l’entraîner dans l’eau sulfureuse, mais elle a rechigné à se dévêtir, et j’ai soupçonné sa pudeur. Je me suis écarté du rebord et me suis laissé couler au fond. J’ai fermé les yeux, les bruits ont descendu en rumeurs étourdissantes. J’ai attendu son secours, mais elle n’est pas venue. Alors je suis remonté à la surface, je l’ai vue franchir la baie vitrée, pour en ressortir un instant plus tard avec deux coupes pleines. Julian et sa copine avaient cessé leur folle agitation, ils s’embrassaient, tranquilles, heureux. Ils m’ont jeté un regard à la dérobée quand ma carcasse a quitté la piscine. Ils m’ont imité sans empressement. Max me guettait de son œil démoniaque. J’ai ressenti le froid peser sur mon corps. L’alcool que m’a offert Sabrina n’est pas parvenu à le réchauffer. Delphine est allée se sécher à l’étage avec ses amies. Revenus nous aussi à l’intérieur, roulés dans de longues et épaisses serviettes, nous nous sommes installés entre mecs dans les canapés. Nous avons exhumé un nouveau pack de bières. Durant plus d’une heure, nous nous sommes soûlés.

« Que font-elles ? De quoi parlent-elles ? Pourquoi restent-elles là-haut ? » Avec peine, en titubant, nous avons fini par gravir les escaliers, nos bouteilles greffées aux paluches. Elles étaient au deuxième, dans la chambre de Rebecca, en train de comater près de leur whisky. L’une gisait sous la couette. Elles ne portaient plus qu’un slip et un t-shirt, sauf Delphine, seins nus. Nous nous sommes écroulés sur les matelas d’appoint, comme des masses repues. Je comptais bien dormir ici. Et baiser, les baiser toutes ! Julian s’est couché sur la poitrine de sa conquête, qu’il a léchée paresseusement. On le croyait trop occupé, mais d’un bond il s’est dressé sur son séant, le visage sévère, lorsque Max a caressé sa sœur. Il lui a interdit de la toucher en sa présence. Je me suis même douté qu’il refusait l’idée d’une relation sexuelle entre eux. De plus on a dû accepter qu’il n’y ait pas d’ébats conjoints dans la famille. Julian ne dégaine pas sa queue sous les yeux de Rebecca, et idem, pas question qu’elle se fasse sauter s’il est là. Putain ! J’étais déjà à poil… j’ai cherché mon caleçon. Fallait se trouver un coin intime. Mais plus personne ne voulait redescendre. On était tellement ivre qu’on aurait dégringolé au bas des marches. Max l’a mal pris, il s’est arraché et fatalement s’est renversé dans les escaliers. Julian a secoué la tête de dépit. Par miracle, je suis arrivé sur le palier sans me croûter. Le pauvre rampait au sol, ses morceaux paraissaient intacts. Il m’a accroché les pieds et du coup je me suis ratatiné aussi, le con. On s’est traîné comme ça jusqu’à la chambre du frère. Moi, j’ai fait l’effort de m’étaler sur le lit ; lui, il a cuvé sur le parquet. J’ai entendu qu’on nous suivait dans le couloir, péniblement. Julian et Delphine, qui allaient se fourrer dans l’autre piaule, sans doute... Le sommeil m’a englouti.

Une pression sur les jambes m’a réveillé. Je me suis senti le crâne dévasté. Ma bite était en érection. On tentait de me passer une capote. J’ai soulevé les paupières, j’ai eu l’impression que Sabrina était accroupie sur moi. Elle s’est enfourchée, s’est agitée fébrilement, j’ai reçu la chaleur de son corps, éprouvant une sensation agréable en elle. Au bout d’un moment elle s’est retirée et s’est écrasée à côté de moi. Je me suis terminé à la main, seul. À travers le volet apparaissaient les rayons du soleil.

 

Voilà, j’ai passé presque tout ce lundi à rédiger cette tartine. Tout ça pour que mon texte soit un minimum littéraire. Maintenant je vais sortir un peu dehors.

 

Je suis rentré tout à l’heure. J’aurai une mésaventure qui vient de m’arriver à raconter demain. Pour l’instant je vais finir la journée de dimanche.

 

Il avait dû mettre l’ampli au max. Les accords électriques tempêtaient dans toute la maison. Je me suis tourné vers Sabrina, on avait sursauté en même temps. Elle avait une mauvaise haleine, une mine affreuse, les cheveux en pagaille, les cernes lui bouffaient le visage. Je devais tirer la même gueule de déterré. Il n’était pas encore midi. Inutile d’espérer que l’autre agité se calme. Je suis sorti en trombe pour aller modérer son emportement. Je l’ai trouvé debout dans le salon, la clope au bec, l’air ahuri, en train de déchaîner sa violence sur la guitare dans des sons précipités qui n’avaient vraiment rien de doucereux. Je lui ai hurlé dans les oreilles de stopper ce sacré bordel. Il m’a foudroyé d’un regard rageur, a renchaîné de plus belle, j’ai cru que j’allais lui foutre une grande claque. Finalement il a lancé une note ultime, suivie d’un hurlement qui a dû résonner jusque chez les voisins. Ce type est cinglé, je n’en revenais pas. Il m’a ensuite demandé pardon, en pleurnichant sur mon épaule. Je me suis montré ferme, lui expliquant que sa crise était assez intolérable, qu’on ne pouvait pas admettre d’agir de la sorte envers ses amis les plus proches Bien sûr on peut compatir avec son chagrin, parler à tête reposée de ses problèmes. J’ai bien compris sa déception, je l’ai juste prié de ne plus s’énerver. Il m’a promis de ne pas recommencer, et nous avons gagné la cuisine.

Les autres ont radiné, ont traité Max de malade, qui a répété ses excuses tout penaud. L’incident s’est clos autour du café, dans une ambiance pesante où ont défilé nos tronches renfrognées, abattues par la fatigue et les relents d’alcool. Nos rares paroles ne se sont pas élevées pas au-delà de la banalité. J’ai allumé ma première cigarette du matin, la meilleure d’habitude. Mes yeux sont allés de la tasse à ceux de Sabrina, qui ne s’était pas encore extirpée du sommeil. C’est à peine si j’existais. J’ai croisé ceux de Julian, ailleurs eux aussi. Fichus lendemains de soirée !

Tour à tour, on s’est rendu dans les deux salles de bain, constater les ravages de la veille et réparer les dégâts pour la journée, dans la mesure du possible. Après m’être aspergé d’eau le visage, rasé avec précaution, douché plusieurs minutes, brossé avec soin les dents, avoir enduit un peu de gel sur mes cheveux mouillés et les avoir bien coiffés en arrière, m’être recouvert d’une fine couche de crème hydratante et parfumé grâce au flacon Hugo Boss, je m’estimais plutôt présentable et même paré pour la suite.

Dans les corridors et les chambres, j’ai retrouvé les autres qui s’affairaient. Tout le monde semblait se préparer à un retour chez soi. Moi qui m’imaginais poursuivre le cours des événements ! Les copines de Rebecca s’en sont allées dans une simple bise. Max a décampé presque aussitôt en remportant ses sacs et sa tristesse. Je me suis dit qu’il devait être temps pour moi aussi de laisser les lieux en repos, mais Julian n’a pas souhaité que je parte tout de suite. Alors nous nous sommes assis à l’air libre, dans les chaises longues face à la piscine, et nous nous y sommes relaxés tout l’après-midi, devisant d’amour et d’amitié.

Début de roman (fin)

 

Julian pioche dans la boîte et en sort des chansons qui produisent d’habitude leur effet. Ce n’est pas un grand musicien, ni un vrai compositeur. Sa musique manque d’inventivité, ses accords sont faciles et répétitifs, sa technique même n’est pas sans défauts. Je ne me prétends pas non plus un grand parolier. Certes j’ai appris quelques tours, comment jongler avec les sons, élaborer des rimes, ménager des harmonies et marquer des ruptures, j’ai développé un stock d’images, parcourues de symboles, avec une dose de romantisme et un zeste de surréalisme. J’extériorise des états d’âme, j’invoque mes sensations, pour rendre compte à la fois du fugace et du nébuleux. Mais me proclamer nouveau Rimbaud… Ma démarche va tâtonnant, j’ai une certaine idée de l’art, je suis en quête de la formule magique. Mais dire que je l’ai trouvée…

Julian pousse la chansonnette, de sa voix suave et sensuelle. Max improvise un accompagnement discret avec sa gratte électrique. J’apprécie la performance, en auditeur concerné. Tout le monde semble prêter une oreille attentive. Le vin coule dans nos gorges saturées de tabac. Au fur et à mesure de la session, mes paupières s’alourdissent, mon activité cérébrale ralentit. Les heures tardives s’affaissent sur mon esprit, il sombre à moitié dans l’hébétude. Je lutte contre les assauts de la fatigue, je peux palper mon rythme cardiaque qui vitupère contre la somnolence. Mes yeux scrutent le sol pour quelquefois se planter dans ceux de Sabrina.

Je me décide enfin à secouer mon engourdissement et démêler ma confusion. Je sors me promener sur la terrasse. La température est douce, la nuit calme, le parc muet. Les projecteurs viennent éclairer l’endroit. Je vois l’eau de la piscine vibrer. J’entends Julian passer du DJ Shadow. And now, eternity. J’enlève mes habits, sauf le sous-vêtement, et plonge dans l’onde nocturne. Placé sur le dos, les bras en croix, je laisse les pieds battre avec indolence. Lentement je dérive. Dans le ciel étoilé repose une plénitude étrange. Les senteurs du jardin ravivent une atmosphère immémoriale. Les flots songeurs arrosent ma chair de frissons. Tout mon corps baigne dans un luxe de vigueur. J’ai vingt ans, un moral indestructible et je suis en excellente santé.

Sabrina s’évade dehors consumer son rouge et une cigarette. Elle se dirige vers moi, d’une allure chaloupée. Je me mouve et me suspends aux bords du bassin. Elle sautille d’un air dansant, fléchit à ma hauteur, s’assied en biais, les jambes jointes, elle pose le verre sous mon nez, étend le bras pour se soutenir, puis aspire une bouffée qu’elle recrache en levant la tête. Je la regarde, charmé, et puise dans son vin. Elle me demande comment je vais. Mieux, bien mieux maintenant… Elle me dit que la soirée est cool. Ça l’aurait été moins sans elle… Mais les autres ne tardent pas à rappliquer, Julian d’abord, qui nous apostrophe en braillant le Wicked Game de Chris Isaak, avec Delphine, qui semble s’être amourachée de lui. Il défait ses fringues et la pousse à l’eau toute habillée dans un même élan de fureur. Enlacés éperdument, il lui plaque des baisers lascifs sur la gorge et dans les cheveux, et elle exhale des cris de joie qui répandent une ambiance voluptueuse. Max et les deux autres nanas s’amènent sur les lieux, il éclate de rire en nous voyant ainsi vautrés. Il lance des petites phrases taquines, en spectateur folâtre et cynique de la scène. Il se juche sur un banc, face à nous, entouré des deux filles, la guitare toujours dans les mains, et se met à exécuter des mélodies virevoltantes, tel un satyre attisant le feu de la danse. Sabrina demeure assise à mes côtés, je veux l’entraîner dans l’eau sulfureuse, mais elle rechigne à se dévêtir, et je soupçonne sa pudeur. Je m’écarte du rebord et me laisse couler au fond. Je ferme les yeux, les bruits descendent en rumeurs étourdissantes. J’attends son secours, mais elle ne vient pas. Je remonte à la surface, la vois franchir la baie vitrée, pour en ressortir un instant plus tard avec deux coupes pleines. Julian et sa copine ont cessé leur folle agitation, ils s’embrassent, tranquilles, heureux. Ils me jettent un regard à la dérobée quand ma carcasse quitte la piscine. Ils m’imitent sans empressement. Max me guette de son œil démoniaque. Je ressens le froid peser sur mon corps. L’alcool que m’offre Sabrina parvient peu à le réchauffer. Delphine va se sécher à l’étage avec ses amies. Revenus nous aussi à l’intérieur, roulés dans de longues et épaisses serviettes, nous nous installons entre mecs dans les canapés. Nous avons exhumé un nouveau pack de bières. Durant plus d’une heure, nous nous soûlons.

Que font-elles ? De quoi parlent-elles ? Pourquoi restent-elles là-haut ? Avec peine, en titubant, nous finissons par gravir les escaliers, nos bouteilles greffées aux paluches. Elles sont au deuxième, dans la chambre de Rebecca, en train de comater près de leur whisky. L’une gît sous la couette. Elles ne portent qu’un slip et un t-shirt, sauf Delphine, seins nus. Nous nous écroulons sur les matelas d’appoint, comme des masses repues. Je compte bien dormir ici. Et baiser, les baiser toutes ! Julian s’est couché sur la poitrine de sa conquête, qu’il lèche paresseusement. On le croit trop occupé, mais d’un bond il se dresse sur son séant, le visage sévère, lorsque Max se met à caresser sa sœur. Il lui interdit de la toucher en sa présence. Je me doute même qu’il refuse l’idée d’une relation sexuelle entre eux. De plus on doit accepter qu’il n’y ait pas d’ébats conjoints dans la famille. Julian ne dégaine pas sa queue sous les yeux de Rebecca, et idem, pas question qu’elle se fasse sauter s’il est là. Merde ! Je suis déjà à poil… je cherche mon caleçon. Va falloir se trouver un coin intime. Mais plus personne veut redescendre. On est tellement ivre qu’on dégringolerait au bas des marches. Max le prend mal, il s’arrache et fatalement se renverse dans les escaliers. Putain ! Julian secoue la tête de dépit. Par miracle, j’arrive sur le palier sans me croûter. Le pauvre rampe au sol, ses morceaux paraissent intacts. Il m’accroche les pieds et du coup je me ratatine aussi, le con. On se traîne comme ça jusqu’à la chambre du frère. Moi, je fais l’effort de m’étaler sur le lit. Lui, il cuve sur le parquet. J’entends qu’on nous suit dans le couloir, péniblement. Julian et Delphine, qui vont se fourrer dans l’autre piaule, sans doute... Le sommeil m’engloutit.

Une pression sur les jambes me réveille. Je me sens le crâne dévasté. Ma bite est en érection. On tente de me passer une capote. Je soulève les paupières, j’ai l’impression que Sabrina est accroupie sur moi. Elle s’enfourche, s’agite avec fébrilité, je reçois la chaleur de son corps, j’éprouve une sensation agréable en elle. Au bout d’un moment elle se retire et s’écrase à mon côté. Je me termine à la main, seul. À travers le volet apparaissent les rayons du soleil.

 

 

 

Il a dû mettre l’ampli au max. Les accords électriques tempêtent dans toute la maison. Je me tourne vers Sabrina, on a sursauté en même temps. Elle a une mauvaise haleine, une mine affreuse, les cheveux en pagaille, les cernes lui bouffent le visage. Je dois tirer la même gueule de déterré. Il est pas encore midi. Inutile d’espérer que l’autre agité se calme. Je sors en trombe pour aller modérer son emportement. Je le trouve debout dans le salon, la clope au bec, l’air ahuri, en train de déchaîner sa violence sur la guitare dans des sons précipités qui n’ont vraiment rien de doucereux. Je lui hurle dans les oreilles de stopper ce sacré bordel. Il me foudroie d’un regard rageur, renchaîne de plus belle, je crois que je vais lui péter les gencives. Finalement il lance une note ultime, suivie d’un hurlement qui résonne jusque chez les voisins. Ce type est cinglé, j’en reviens pas. Maintenant il me demande pardon, en pleurnichant sur mon épaule. Je me montre ferme, lui explique que sa crise est assez intolérable, qu’on ne peut pas admettre d’agir de la sorte envers ses proches. Bien sûr on peut compatir avec son chagrin, parler à tête reposée de ses problèmes. Je comprends bien sa déception, je le prie juste de ne plus s’énerver. Il me promet de ne pas recommencer, et nous gagnons la cuisine.

Les autres radinent, traitent Max de malade, qui répète ses excuses tout penaud. L’incident se clôt autour du café, dans une ambiance pesante où défilent nos tronches renfrognées, abattues par la fatigue et les relents d’alcool. Nos rares paroles ne s’élèvent pas au-delà de la banalité. J’allume ma première cigarette du matin, la meilleure d’habitude. Mes yeux vont de la tasse à ceux de Sabrina, qui ne s’est pas encore extirpée du sommeil. C’est à peine si j’existe. Je croise ceux de Julian, ailleurs eux aussi. Fichus lendemains de soirée !

Tour à tour, on se rend dans les deux salles de bain, constater les ravages de la veille et réparer les dégâts pour la journée, dans la mesure du possible. Après m’être aspergé d’eau le visage, rasé avec précaution, douché plusieurs minutes, brossé avec soin les dents, avoir enduit un peu de gel sur mes cheveux mouillés et les avoir bien coiffés en arrière, m’être recouvert d’une fine couche de crème hydratante et parfumé grâce au flacon Hugo Boss, je m’estime plutôt présentable et même paré pour la suite.

Dans les corridors et les chambres, je retrouve les autres qui s’affairent. Tout le monde semble se préparer à un retour chez soi. Moi qui m’imaginais poursuivre le cours des événements ! Les copines de Rebecca s’en vont dans une simple bise. Max décampe presque aussitôt en remportant ses sacs et sa tristesse. Je me dis qu’il doit être temps pour moi aussi de laisser les lieux en repos, mais Julian ne souhaite pas que je parte tout de suite. Alors nous nous asseyons à l’air libre, dans les chaises longues face à la piscine, et nous nous y relaxons tout l’après-midi, devisant d’amour et d’amitié.

 

[Je ne suis pas vraiment satisfait de ce début, qui ne convient pas sur plus d'un plan. Je suis en train de faire des modifications assez importantes. Je mettrai bientôt en ligne la deuxième version.]

29/11/2008

Début de roman (suite)

Le début de Mulholland drive suscita notre curiosité. Nous n’avons pas de genre de prédilection, nous nous intéressons à n’importe quelle œuvre, pourvu que la réalisation soit bonne. Si les premiers instants nous interpellent, l’attention reste éveillée, et pour cela rien de tel que de commencer par un ancrage dans un univers connu, dont on extirpe peu à peu l’originalité, par une situation en apparence prévisible, mais qui s’avère surprenante, par une conduite de l’histoire qui déjoue nos pronostics, dévoile des surprises et livre des effets inattendus. J’aime que l’on bouscule mes préjugés de spectateur, que l’on m’étonne et qu’une perception nouvelle des êtres et des choses frappe mon esprit. Qu’une vision autre, unique, personnelle, découvre le monde dans sa profondeur et sa complexité. Que la nature me soit révélée sous un jour troublant, dégageant une beauté hypnotique. Même la laideur et la haine peuvent être attirantes, quand elles s’expriment dans le langage de l’art. Il arrive qu’on ne saisisse pas tout au premier abord, que l’intention de l’auteur échappe à la compréhension initiale. C’est là que l’œuvre devient stimulante. Elle sollicite notre intelligence et notre sensibilité, pour que nous fassions l’effort de rassembler les pièces du puzzle. Nous avons essayé de recouper les pistes, perdus dans le polar labyrinthique, qui nous laisse entrevoir les ombres de la psyché féminine. Qui est-elle ? Nous avons récolté des indices et tenté des interprétations, sans être certains de leur parfaite validité. Nous avons pris plaisir à nous immerger dans l’ambiance mystérieuse, qui a secoué notre réflexion et qui, la séance finie, a diffusé en nous des sensations de vertige et de ravissement, que la marche en plein air ne rend que plus vivaces.

Sous l’ineffable emprise du film, nous continuons de partager nos impressions dans le métro. Le temps s’écoule délicieusement. Les mots viennent avec spontanéité et intensité, s’imprègnent dans ma mémoire. Nous nous absorbons dans les paroles de l’autre, nous vivons ses pensées, nous palpons ses émotions, communes aux nôtres. Le temps se dilate. Je regarde autour de moi. Les passagers éprouvent-ils ce que nous ressentons ? Conçoivent-ils la douceur de nos moments ? Par la vitre, je vois la rive droite historique se rapprocher. Je nous suis reconnaissant de vivre ici, aujourd’hui.

Il sera bientôt l’heure de dîner. On monte dans le bus, retour chez moi, pour récupérer la voiture de Julian. Destination : sa baraque, où l’on passera la soirée, en l’absence de ses parents, encore en voyage d’affaires. On y retrouve sa sœur et, à ma demi-surprise, Max. Il nous accueille en guitare dans le salon, Tears in the rain de Joe Satriani, un de ses morceaux préférés, un air apaisant qu’il joue très bien. Il vient nous saluer d’une poignée de main chaleureuse, puis nous nous installons tous les quatre dans les canapés. Rebecca nous questionne sur notre après-midi, que Julian résume d’une façon qui dénote sa gratitude envers l’ami précieux. Elle s’adresse à moi pour que je lui raconte les vendanges. Je lui décris l’ambiance et narre des petits événements, qui l’amusent. Max se lève, d’un geste solennel, et déclare l’ouverture des bières, qu’il s’empresse de ramener avec les biscuits apéritifs. Une heure se perd en causeries diverses, pas très passionnantes à mon goût. Je sens en moi poindre un léger ennui. Je propose de mettre des disques et vais en chercher dans la chambre de Julian. En montant les escaliers, je cogne à celle de son frère, qui apparemment n’est pas là. Je prends du Pixies, du Radiohead, du Pink Floyd et des compilations pop-rock. Je redescends illico et m’occupe de la sélection musicale. Je commence par les chansons que Julian et moi adorons écouter ensemble. Il me lance des clins d’œil complices et des sourires de connivence. Tout en discutant posément, on entame les alcools plus toniques. Rebecca dit que ses copines vont débarquer avant minuit, ça m’émoustille. Max prend ma place et insère dans la platine Atom Heart Mother, que j’entends pour la première fois, avec jubilation et recueillement, tant cette symphonie me suggère des états d’âme supérieurs. On déguste ensuite la traditionnelle pizza, ou plutôt je dévore ma modeste part. Max doit mal encaisser les bières, il se met à sortir des blagues lourdes, pour lesquelles on se force à rire par politesse. Heureusement, les filles arrivent nous redynamiser.

Trois nanas, toutes plus jeunes que moi, dix-sept, dix-huit ans je présume. L’une a la chevelure blonde ondulante, qui retombe sur les épaules, un visage gentiment joufflu au teint doré, une bouche pulpeuse cachant de belles dents blanches, des yeux bleu clair aux prunelles pétillantes, qui vous fixent avec avidité et timidité. Elle porte un chemisier rose sur sa poitrine généreuse, rabattu par une ceinture en cuir dans un pantalon de toile beige, mettant en valeur une taille fine, des jambes fermes et des fesses menues. Elle se prénomme Delphine. L’autre est brune, cheveux mi-longs, une mèche sur le front, un visage agréable, mais pâlot, une expression rayonnante, parsemée de brèves moues enfantines, comme si elle n’était pas habituée à composer une face impassible, que tous ses mouvements intérieurs transparaissaient dans des réactions corporelles. J’observe ses fossettes, ses dessus de joues un peu rebondis, sous des yeux bleu pétrole, son petit nez bien aiguisé, son cou immaculé. Je devine son corps frêle sous le jean délavé et le t-shirt blanc uni, je caresse mentalement, pendant quelques secondes, sa peau fraîche, ses seins mignons… mes mains effleurent ses hanches, enlacent son postérieur, câlinent son pubis... s’y attardent... Elle s’appelle Sabrina. La troisième impose une forte stature, elle est presque aussi grande que moi, pèse probablement plus, j’en redouterais son étreinte. Elle est habillée d’une robe noire qui sculpte ses formes flatteuses. Son décolleté saillant dégage le haut de ses nichons, séparés par une ligne bien visible, et dont les pointent percent sous le tissu. Le bas du vêtement est assez court pour montrer d’appétissantes cuisses. Son corps me laisse pensif un instant. Son large menton et sa coiffure frisée en étages modèrent la naissance de mon excitation, au point que je finis vite par lui vouer une attention très distraite. Deux jours après, j’ai déjà oublié son nom.

Il suffit de leur présence soudaine pour que la soirée prenne une nouvelle tournure. La pièce se réchauffe, plus aucun siège n’est vide, l’espace entre nous se réduit. L’alcool est toujours versé en abondance, et l’on flaire que les filles ont déjà bu avant. Elles font mine de poursuivre leur bavardage avec Rebecca, elles affectent une indifférence recherchée à notre égard, mais nous ne sommes pas dupes. D’un air détaché et nonchalant, nous les surveillons et, dès que l’occasion se présente, c’est-à-dire rapidement, nous nous immiscons dans leur blabla, par des mots bien sentis qui déplacent les lignes d’attraction. Les réparties fusent, le rythme s’emballe, les esprits deviennent incisifs. On croise les traits spirituels et on distille des propos galants. On manie le double sens et on lâche quelques allusions grivoises. L’ambiance est à la frivolité et à l’enthousiasme, ce n’est pas une fête de l’intellect, nous ne sommes pas en train d’adopter des poses philosophiques. Peu importe ce qui se dit, c’est la manière dont on parle, dont on remue les lèvres, dont on esquisse les sourires, dont on appuie les regards, dont on les détourne… c’est la façon de bouger les bras, d’osciller la tête, de se trémousser… c’est l’expression du corps dans son entier qui fonde la parade de la séduction. À ce jeu, Julian et moi on se débrouille plutôt bien, même si on doit en rajouter un peu trop pour paraître sincères. Max est plus réservé, ou moins adroit. Il use de la langue non comme un atout, mais comme un moyen de communication… Il communique ses sentiments, ses pensées, ses messages, il informe… il ne joue pas, il ne ment pas, il ne détient pas le pouvoir manipulateur du langage. Il séduit autrement, sans doute. Par la musique, peut-être. C’est lui, le premier, qui agrippe la guitare et fait part de son talent avec des reprises de Led Zeppelin. Les demoiselles applaudissent. Julian saisit la sienne et l’accompagne en chantant. Ils piochent dans le répertoire français, des chansons connues, des refrains populaires, que les filles reprennent en chœur. Je ne pratique aucun instrument, je me contente de donner de la voix, qui n’a rien d’exceptionnel. Les vapeurs alcoolisées commencent à me procurer le tournis. Quelle heure est-il ? Je me roule un joint tassé. Les bouffées m’enfoncent dans le fauteuil, peinard. Je ne chante plus, je profite de l’ambiance, mon verre dans une main, le pétard dans l’autre. C’est alors que je vois Sabrina venir s’asseoir sur mes genoux, me tourner le dos, se pencher tendrement en arrière, incliner son visage vers moi et plonger ses yeux dans les miens, en chipant mon bédo sur lequel elle tire un bon moment, avant de me le remettre en bouche et de se redresser en s’appuyant sur mes cuisses, jusqu’à ce que son cul colle à mon sexe. Elle immobilise sa position, je sens ma queue durcir et je la sens tout contre elle. Avec lenteur, sans me soulever, je fais onduler mon bassin, frotte mon membre contre son jean, le presse contre sa fente. Ça dure environ une minute, pendant laquelle je ne distingue plus autour de moi qu’un vague fond sonore. Je jette un œil à mon entourage, toujours focalisé sur la partie musicale. Ils ne semblent pas avoir capté notre manège. J’aurai envie de jouir, mais pas dans mon froc. J’essaie de trouver un prétexte pour sortir du salon. Le solo de Max se termine, ils vont enchaîner sur un autre morceau, je me dis qu’on pourrait jouer nos textes. Je m’adresse bien haut à Julian, en lui proposant que j’aille chercher les poèmes qu’on a écrits ensemble et qu’il conserve dans une boîte sur son bureau. Il me remercie de les lui apporter. Sabrina se lève et demande si je veux bien qu’elle vienne avec moi. Le groupe débute une ritournelle, tandis que nous passons dans la cuisine où, à l’abri des regards, elle me fout une main au panier, qu’elle retire pour monter les marches devant et me tendre son derrière que je fais semblant de lécher. Nous entrons dans la petite pièce obscure, qui avec le temps m’est devenue familière. Je ferme la porte, m’y adosse, je la saisis par les épaules, dans le noir, et la serre contre mon cœur. Nous échangeons des baisers langoureux, pendant qu’elle me tripote la bite par-dessus le pantalon. J’obtiens sa permission d’allumer l’unique lampe, j’allonge le bras, me décale puis me couche au travers du lit. Elle s’agenouille sur la moquette, entre mes jambes écartées, se hâte de faire glisser mon caleçon. Elle se met à tourner sa langue autour de mon gland. Quand elle prend mon pénis dans sa bouche, je ressens sa chaleur interne. Tout d’un coup, elle s’arrête et se relève. Julian nous crie de venir, il est dans la cuisine. Je ne suis pas reboutonné qu’elle est déjà descendue. Je me dépêche et reviens avec la boîte aux poèmes.

Sabrina a regagné sa place, elle reste silencieuse. Les autres ont cessé la guitare, ils ont ouvert de nouvelles bouteilles, du vin à présent, et causent en rigolant aux éclats. Je m’arrange une face tranquille et rejoins mon fauteuil d’un pas maîtrisé. Ils posent des yeux vers moi, je les questionne sur la raison d’une telle euphorie. Max vient de raconter un épisode de ma vie lycéenne, répond Rebecca. Un cours de philo, où j’étais arrivé complètement défoncé. Le prof m’avait désigné pour un commentaire à l’oral. J’étais allé au tableau, malgré mon embarras, et j’avais tenté une explication, mais comme je n’avais pas les idées tout à fait claires, c’était une explication farfelue. Les élèves se bidonnaient, non pas tant à cause des absurdités en elles-mêmes, que de l’air sérieux avec lequel je les énonçais. Aujourd’hui encore, ça donnait matière à une franche rigolade. Bien. Je m’efforce de souscrire à la plaisanterie, de rire avec naturel de cet incident passé.

Mais pourquoi racontes-tu ça en mon abscence ?

Mais pour évoquer ta surprenante personnalité, mon cher Victor !

Ah ! cette histoire reflète donc mon caractère ?

Ben ce soir t’es encore défoncé. Pourtant tu te comportes comme un type normal.

Primo, je suis pas encore déchiré. Secundo, même si j’ai rien bu ni rien fumé, je suis jamais dans la normalité. Savez-vous ce que j’ai fait avec Sabrina dans la chambre ?... Lorsqu’il se retrouve seul avec une belle fille, un mec sain va penser à une chose : avoir des relations charnelles. Je dois pas être un mec sain, parce que, le croirez-vous, je lui ai lu des textes. Et vous voyez, elle en est toute émue. C’est que je lis bien, n’est-ce pas ? et que ma poésie est sans pareille !

[à suivre]